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6.


Le directeur Calmotte et ses deux acolytes se précipitèrent à l’extérieur en laissant l’informaticien avec le pilote qui s’éveillait.
Le vent les entoura aussitôt, portant dans ses écharpes de soie aérienne les pollens de l’océan : des milliers de minuscules gouttes salées.
Sur le côté de la piste le rotor rageur d’un hélicoptère faisait vibrer le sol.
Un Ecureuil EC155 équipés de turbines Turbomeca Ardiden venait de se poser.
Trois hommes en descendirent, se penchant par réflexe pour marcher sous le rotor ronflant.
Ils vinrent à la rencontre du directeur qui les salua.
- Je suis le directeur de cette antenne du « remote diagnostic », Franck Calmotte.
Le plus grand, une cinquantaine d’années, les cheveux blancs, et le visage anguleux, lui serra la main.
- Je suis du Groupe SAFRAN, et ces messieurs sont de la DGA et de Dassault Aviation. Pouvons-nous entrer pour parler ?
Calmotte leur fit signe du bras pour qu’ils le suivent.
Peu de temps après, ils étaient tous dans le bureau du directeur, des cafés fumants posés devant eux.
- Ecoutez, messieurs, commença t-il, je suis sincèrement navré. Nous avons procédé dans l’urgence, sans vraiment prendre le temps d’en référer à qui de droit. Nous pensions qu’il s’agissait d’une situation d’alerte, nous avons agit en pensant au mieux.
Le grand homme maigre balaya son embarras d’un revers de main.
- Ne vous excusez pas, c’est la preuve que nos services sont vigilants ! Et si nous avions voulu être « tranquille » nous aurions pensé à débrancher l’émetteur du Falcon qui le rattache à votre service. D’habitude c’est un appareil qui sert pour des vols civils tout ce qu’il y a de plus normaux, d’où son abonnement au diagnostic à distance, mais depuis quelques mois nous nous en servons pour des tests, de nouveaux matériaux.
- Matrice céramique autocicatrisante, c’est ça ?
Le grand homme parut impressionné.
- Entre autre. Mais bravo, vous n’avez pas traîné pour décortiquer l’appareil !
Calmotte ne dissimula pas sa fierté presque paternelle :
- J’ai de très bons ingénieurs.
- En tout cas ils sont attentifs, ils suivaient le parcours de notre appareil au dessus de l’Atlantique si j’ai bien compris ce qu’on m’a expliqué par radio pendant notre voyage.
- Oui, nous pensions que le Falcon était à court de carburant, il était en vol depuis trop longtemps, il avait dépassé le rayon d’action de ce type de modèle, nous étions inquiet.
- Pourtant les données du diagnostic à distance étaient bonnes, non ?
- Nous avons cru à une erreur informatique.
Le grand homme se passa une main parmi ses cheveux blancs. Il eut l’air chagriné.
- Nos ordinateurs de bord sont plus que fiables. La probabilité qu’ils commentent une erreur est si infime qu’à côté l’erreur humaine semble démesurément dangereuse.
Il s’empressa de lever l’index devant lui et d’ajouter :
- N’y voyez aucun rapprochement avec vous !
Calmotte se dandina d’un pied à l’autre.
- Je peux vous demander quelque chose ? dit-il enfin.
- Faites, je vous en prie.
- Pourquoi les pilotes dormaient-ils ?
Son interlocuteur laissa paraître un sourire. Il attendait la question. Il jeta un bref regard vers ses deux compagnons.
- Confiance absolue.
Calmotte grimaça :
- Pardon ?
- Par confiance absolue. Notre matériel est d’une telle efficacité, d’une fiabilité si concrète que nous n’hésitons plus aujourd’hui à procéder à un vol sans pilote.
- De là à les faire dormir, c’est tout de même osé !
- Bien sûr, cela requière une assurance sans faille en nos produits. Mais si nous sommes capables de faire voler nos appareils en faisant dormir nos pilotes à bord, je pense que nos clients n’hésiteront plus et nous associerons à un gage de qualité sans commune mesure !
- C’est tout de même risqué… Vous auriez pu en faire dormir un et garder le second éveillé derrière les commandes, pour le cas où…
- Vous voyez, vous n’avez pas confiance. Garder quelqu’un d’éveillé c’est ne pas avoir une pleine confiance en ses systèmes.
- vous vous moquez de moi… et les couchettes médicalisées ?
Je vois ce que vous voulez dire. Il s’arrêta, le temps de porter le café à ses lèvres et reprit :
- Pour tout vous dire nous effectuons quelques essais et analyses sur la qualité de l’air et le dégagement de dioxyde de carbone pendant le sommeil des passagers d’un appareil. C’est pourquoi nous ne pouvions avoir que des dormants à bord, pour ne pas fausser les résultats.
Parce qu’ils discutaient nouvelles technologies, du futur des avions, Calmotte fit l’association d’idée aussitôt. Soudain, ses yeux se mirent à briller.
- Les prémices du voyage dans l’espace ? s’exclama t-il. Du sommeil artificiel pour les longs déplacements ? C’est ça, n’est-ce pas ?
Il n’eut qu’un sourire énigmatique pour toute réponse.
- Je ne savais pas que SAFRAN travaillait sur des projets pareils ! s’enthousiasma le directeur.
- L’avenir n’est rien d’autre qu’une immense porte ouverte, à nous d’oser y pencher la tête…
Calmotte guetta la silhouette aérodynamique du Falcon par la fenêtre. Il brillait doucement sous la couche d’humidité qui le nimbait, dix mètres sous la tour de contrôle.
- Tout de même… murmura t-il. On se croirait dans un film de science-fiction.
- Il n’en est pourtant nullement question. Tout est bien réel. C’est une alliance de savoir-faire entre Sagem et Snecma qui a donné naissance à SAFRAN, un concentré de potentiels. Que ce soit dans les domaines de la motorisation, des drones, de la sécurité, des circuits hydrauliques, des systèmes de freinages, de surveillance et intervention à distance et encore tant d’autres, SAFRAN est dans le coup, en avance, précurseur, initiateur, parfois médium devrions-nous dire. Certains appelleront ça de la science-fiction, nous, nous préférons parler de projets, de recherches, et au final, de réussite.


Calmotte écoutait la voix chaude et enivrante de cet homme.
L’avenir lui sembla rassurant, presque tangible.
C’était ça aussi la science, rendre l’avenir palpable.
Une heure plus tard, le Falcon décollait en laissant dans son sillage les clignotements longtemps visibles de ses feux de navigation.
Puis ce fut au tour de l’hélico de se préparer au départ. Franck Calmotte salua les trois passagers, et serra la main de son interlocuteur un peu plus longuement.
- Merci de m’avoir fait partager ce moment de rêve ! hurla t-il par-dessus le bruit du rotor.
L’homme aux cheveux blancs haussa les épaules.
- Nous avançons dans la même direction. C’était un plaisir.
Calmotte répugnait à lui lâcher la main. Il ajouta :
- J’avoue avoir été estomaqué par l’avancée technologique contenue dans cet avion. J’ai été impressionné, vraiment !
Juste avant de refermer la porte, l’homme aux cheveux blancs lui adressa un large sourire. Et au milieu du vrombissement assourdissant il dit :
- Et vous n’avez encore rien vu !
Puis l’hélicoptère s’arracha à la terre et grimpa vers les cieux, laissant Calmotte comme un enfant, la tête perdue dans les étoiles.
Dans ses rêves de gosse.
De science-fiction.
D’avenir.
De possibilités.



FIN

 
   


 



 

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