5.
 Le hall d'entrée de la tour de contrôle était absolument silencieux.
Par contraste, le vent qui soufflait toujours à l'extérieur semblait de plus en plus puissant.
Martine désignait la borne de contrôle et le résultat qu'elle affichait.
La photo du pilote apparaissait.
Mais à la place du nom et du numéro de badge était écrit en gros caractères blancs sur fond rouge : CONFIDENTIEL.
- Ça ne va pas nous aider ! fit remarquer la jeune femme.
- Au moins on sait qu'ils sont bien membre de SAFRAN, commenta Yann.
Calmotte croisa les bras sur sa poitrine.
- Je croyais qu'il n'y avait plus de pilote SAFRAN ? s'étonna t-il.
Yann se posta derrière un des fauteuils roulants et fit signe au directeur de prendre l'autre.
- Tout porte à croire qu'il s'agit d'un vol expérimental, donc c'est probablement tout récent. Et exceptionnel. Un partenariat certainement. Pour un prototype.
Tout en parlant, il poussa le fauteuil vers un couloir qui courrait sur plusieurs dizaines de mètres, Martine et Franck Calmotte poussant l'autre fauteuil roulant sur leurs talons.
- Un prototype de quoi ? contra Calmotte. J'ai bien reconnu un Falcon dehors, je ne suis peut-être pas expert en avion, mais tout de même.
Yann secoua la tête.
- C'est pas l'avion. Du moins, pas l'apparence, répliqua t-il. C'est ce qui est à l'intérieur. J'ai remarqué beaucoup d'éléments fabriqué par SAFRAN et ses filiales. Mais le plus surprenant, notez que je ne suis pas érudit en la matière mais tout de même, c'est le bruit des moteurs.
- Le bruit ? répétèrent de concert Martine et le directeur.
- Vous n'avez pas remarquez que le Falcon est assez peu bruyant pour un appareil de cette puissance ?
Ils continuaient d'avancer dans le couloir, dépassant des bureaux d'où s'échappaient quelques conversations téléphoniques ou cliquettements informatiques à mesure que des doigts agiles parcouraient les touches des claviers.
- Personnellement, ça m'a frappé. Je trouvais le sifflement des moteurs plus doux, moins rugissant. Et je crois savoir pourquoi.
- Et bien, dites ! Ne nous faites pas languir comme ça ! exigea Calmotte.
- Composites thermostructuraux.
Martine et Franck Calmotte se tournèrent l'un vers l'autre, presque rassurés de lire la même ignorance sur le visage opposé.
 - Vous pouvez développer pour les esprits simples que nous sommes ? ironisa Calmotte.
Yann s'arrêta pour ouvrir la porte de l'infirmerie et fit entrer les deux fauteuils.
- Il s'agit de matériaux réagissant avec la chaleur. Et dans le cas qui nous préoccupe, je pense que nous pouvons parler de matrice céramique autocicatrisante. Elles sont donc opérationnelles.
Calmotte insista :
- Bon sang, Yann, voulez-vous nous expliquer clairement ?
- Oui. Vous savez qu'on se sert d'alliages métalliques pour la fabrication des moteurs, pour les « turbomachines », tout en regardant avec convoitise du côté des céramiques. Le métal est formidable dans la mesure où tous les atomes mettent en commun leurs électrons, ce qui signifie qu'en cas de contrainte locale trop marquée entre deux atomes, les autres répartissent l'effort ce qui permet d'éviter toute rupture. Mais le métal est lourd et ne fonctionne qu'à des températures réduites. Les céramiques, elles, sont plus réfractaires, elles peuvent supporter des températures bien plus élevées, pour un rendement largement supérieur. A cela s'ajoute le fait qu'elles sont deux fois plus légères qu'un alliage… Mais, car il y a toujours un mais, elles ont une microstructure plus fragile ; formée par la liaison des électrons de deux atomes uniquement, si la contrainte dépasse la force de la liaison binaire iono-covalente, la structure casse. Vous savez qu'aucun matériau sur la planète n'est absolument parfait, il y a des fissures dans tout. Et bien ce sont ces micro fissures qui se propagent et cèdent dans le cas de la céramique.
Yann prit le pilote par les épaules et le directeur prit les pieds. Ils le levèrent pour l'allonger sur un des lits de l'infirmerie. Yann continuait :
- La matrice céramique autocicatrisante règle ce problème en produisant un verre lorsque la température devient trop élevée et menace d'élargir les microfissures, et ce verre, dû à la présence de bore dans certaines couches matricielles, vient combler les fissures pour renforcer la structure. On gagne ainsi en résistance et en durée de vie qui est multiplié par sept au moins.
Martine questionna :
- Et dans la pratique, ça donne quoi ?
- Imaginez un moteur où les alliages métalliques seraient remplacés par cette matrice… On
pourrait le faire fonctionner à des températures plus élevées encore, ce qui induit un rendement accrut, la structure serait bien moins lourde, consommerait moins, serait plus fiable, plus résistante, plus sûre, plus économique… Bref, un vrai miracle !
 Cette fois, Calmotte était plus attentif :
- Et vous croyez que ce Falcon est équipé ainsi ?
- Ça expliquerait qu'il soit moins bruyant, qu'il consomme bien moins de carburant que nous le pensions, et qu'il ait fait autant de mouvement en vol au-dessus de l'océan, ils le testent. Ils s'amusent avec !
- Mais ce matériau là, la matrice autocicatrisante, ça existe déjà ?
- SAFRAN est précurseur dans le domaine des composites avec SPS1 et ses parten aires. Et, compte tenu des avancées technologiques de SAFRAN ces dernières années, je pense qu'en effet il est possible que cette matrice miracle soit bel et bien en activité. Peut-être même est-ce déjà la fameuse variante « molle », à mémoire de forme qui était en projet il y a quelques années. L'idée était de rendre mou le matériau pour lui donner une forme prédéfinie qui, en cas de mouvement, revient à sa forme de départ automatiquement. Tout est possible.
- C'est donc un petit concentré de haute technologie que j'ai arrêté en plein vol ? fit remarquer Calmotte, pas à son aise.
- Oui, c'est tout à fait ça.
Calmotte inspira longuement en levant les yeux au plafond.
Ils installèrent le deuxième homme sur un lit tandis que Martine était au chevet du pilote.
- Je crois qu'il commence à se réveiller, dit-elle.
Ils se rassemblèrent autour de lui.
- Je suis assez impatient de savoir pourquoi est-ce qu'ils dormaient tous les deux, avoua le directeur.
Les paupières du pilote papillonnèrent.
Martine alla remplir un gobelet d'eau à la fontaine dans le couloir et le posa sur la table de chevet.
Le directeur se manifesta en premier :
- Comment vous sentez-vous ?
L'homme se redressa doucement, but une gorgée d'eau et dévisagea les trois personnes en face de lui.
- Qu'est ce qui s'est passé ? furent ses premières paroles.
Yann ouvrit la bouche sans trouver par quoi commencer.
- Vous êtes loin de votre base d'attache, et je crains que ça soit entièrement ma faute, expliqua le directeur Calmotte.
Le pilote fronça les sourcils.
- Vous…
Il n'eut pas le temps de poursuivre, le claquement frénétique de quelqu'un qui court dans le couloir les interrompit. Aussitôt, un homme, un jeune informaticien, apparut dans l'encadrement de la porte.
- Monsieur Calmotte ! s'écria t-il à bout de souffle.
- Et bien, qu'y a-t-il ?
- C'est… dehors… il faut… que… vous veniez… On a… de la visite.
1Snecma Propulsion Solide et le Laboratoire de Recherche spécialisé dans ces recherches, le LCTS
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