2.
 Sous des allures de héros déterminé, Franck Calmotte n’était pas si sûr de lui.
Il s’apprêtait à faire atterrir un Falcon sur une piste minuscule alors que toutes les mesures rapportées en direct par ses ordinateurs lui certifiaient que l’avion se portait bien. Trop bien même. Moins de vibrations que pour un appareil de ce type et une consommation de carburant nettement inférieure à ce qu’elle devait être pour cette puissance de moteur. Tout indiquait qu’il y avait un problème, soit dans l’ordinateur de bord, soit dans la transmission de données.
Calmotte rejoignit Yann, ingénieur en aéronautique qui constituait une part de son pôle de spécialistes et qui était déjà au courant de la situation.
- Yann, j’espère ne pas m’être avancé de trop en disant qu’on pouvait faire atterrir un avion à distance, dîtes-moi que je n’ai pas tort, que c’est techniquement possible…
L’ingénieur était tout sourire, le monde des sciences était le sien, son univers d’épanouissement, les chiffres et des concepts hermétiques aux yeux de beaucoup : sa nourriture essentielle. Il répondit les mains jointes devant son visage, comme un sage oriental :
- Oui, c’est possible. Et notre très chère filiale Sagem Défense Sécurité, y est pour quelque chose ! Grâce à un programme de recherche européen appelé SAFEE , lancé il y a plusieurs années. Le principe est simple : pour éviter tout problème, et prévenir tout risque de détournement ? je laisse votre imagination faire sur ce point ? SAFEE permet à tout moment, selon une procédure de sécurité extrêmement rigoureuse, de prendre les commandes d’un appareil depuis un poste de contrôle au sol et de le faire atterrir. Au départ, c’était le principe du fly home, pour faire rentrer l’avion à son aéroport de départ, mais désormais le réseau expérimental est assez étendu pour que l’on puisse le poser où l’on veut.
- Bien sûr, j’ai entendu parler de cette procédure. Et vous pensez qu’on peut l’appliquer à ce Falcon ? Je veux dire : il est équipé pour cela ?
Yann se frotta les mains.
- C’est plus que probable, les applications dérivées du programme SAFEE sont devenues incontournables aujourd’hui. Quant à notre capacité à le prendre en charge et le faire descendre ici, ça me semble envisageable. Nous avons l’équipement suffisant, et je m’y connais plutôt bien. Vous savez, c’est le matériel Sagem qui sert de plate-forme de relais entre le sol et la centrale de navigation de l’avion dans le cadre de SAFEE. En revanche la sécurité de cette installation est draconienne et je dois contacter la DGAC et le Ministère pour obtenir leur double autorisation et le déblocage du système.
- Vous êtes ma providence du jour, Yann.
Faussement modeste, l’ingénieur précisa :
- Ce n’est que l’expérience qui parle. Vous savez, j’ai commencé dans la profession en travaillant sur l’A380, à l’époque où SAFRAN s’est positionné sur le système d’information avion, le Aircraft Information System comme on dit…
Le directeur recadra son ingénieur sur le sujet qui les mobilisait :

- L’avion pourra atterrir tout seul, vous en êtes sûr ? insista-t-il.
- Oui, s’il reçoit les bonnes données, sans problème. Malgré la taille modeste de notre piste, nous disposons d’un ILS2 , il suffit d’orienter le Falcon dessus, et de le laisser sur l’axe de notre ILS, le pilote automatique suivra la pente de descente et agira sur la commande des gaz en les ajustant en fonction des informations que l’ordinateur de bord transmettra, puis le calculateur d’arrondi redressera l’avion au dernier moment pour que les roues se posent en douceur.
- C’est exactement ce que nous allons faire. Allons, venez avec moi.
Les deux hommes s’associèrent à un troisième individu qui s’installa devant un pupitre pour calculer le plan de vol.
Dans la salle de contrôle, la nouvelle s’était propagée et tout le monde attendait la suite en retenant son souffle. Soudain des voyants verts s’allumèrent : la double autorisation était arrivée.
En très peu de temps, les informations étaient transmises au Falcon.
Par le biais du programme SAFEE1, un ingénieur avait pris contact avec l’avionique de l’appareil. Il commença à opérer les manœuvres pour faire dévier l’avion de son chemin.
Pour toutes celles et ceux qui assistaient au spectacle, l’avion était constitué d’un petit point blanc en mouvement sur un écran rond. Un attroupement s’était formé autour du contrôleur. Chacun guettait les informations concernant le Falcon. Il maintenait sa course.
Les spéculations allaient bon train, chacun y allant de son petit commentaire.
Soudain, le Falcon changea de cap, et entreprit de baisser son altitude.
- Ça marche ! s’écria Yann. Il est en train de suivre nos instructions.
Moins joyeux, Calmotte rappela un fait :
- Sans émettre en retour, ce qui signifie que le pilote n’est pas aux commandes. Qu’est ce qui se passe là-haut, bon sang ?
Le directeur de l’antenne commença à faire les cent pas.
Martine surgit dans son dos, tenant son bloc note dans une main.

- J’ai quelques informations sur le Falcon. Il vient de Villaroche.
- Villaroche ? répéta Yann, incrédule.
- Oui, et apparemment il est rattaché à SAFRAN, précisa Martine. Enfin pas directement, via Dassault bien sûr.
Calmotte leva les paumes devant lui pour demander une pause.
- Je ne vous suis pas. Quel est le problème ? demanda t-il.
Yann se chargea de l’explication :
- Snecma, notre filiale de moteurs d’avions, utilise de temps en temps l’aérodrome de Villaroche pour des essais.
- Alors quoi ? Ce Falcon serait un vol expérimental ? voulut savoir Calmotte.
Yann haussa les épaules.
- Ça y ressemble. Un vol « discret ».
Calmotte désigna le bloc note de Martine et s’adressa à elle :
- Prenez contact avec Villaroche, dites-leur ce qui s’est passé ici et demandez-leur des précisions. Qu’on sache ce qu’on doit faire.
A peine avait-il fermé la bouche qu’une voix monta dans son dos :
- Monsieur, le Falcon est en approche finale. Il ne va pas tarder à se poser.
Calmotte s’approcha de la baie vitrée pour contempler la piste.
Elle n’était pas très longue.
Et le jet allait se poser à une vitesse importante.
Sa masse était conséquente.
N’allait-il pas sortir en bout de piste ? s’inquiéta le directeur du site.
Ce serait moins pire que de laisser un appareil en manque de carburant voler encore une heure ou deux.
Pourquoi le pilote ne répondait-il pas à leurs appels incessants ?
- Un vol expérimental… murmura t-il entre ses dents.
Tout allait très vite. Trop vite. N’avait-il pas commis une erreur en déroutant cet appareil pour le forcer à se poser ici ?
- La piste est sacrément petite pour un Falcon, fit remarquer quelqu’un dans la salle.
Calmotte fit craquer les articulations de ses mains. Inutile d’en rajouter.
Un autre pointa un stylo sur l’horizon, à droite.
- Là ! cria t-il.
Une tache sombre s’approchait à grande vitesse de l’aérodrome.
Un des techniciens prit une paire de jumelles pour l’observer.
- Pas un tri-réacteur - s’exclama t-il. - c’est leur modèle nouvelle génération !
Il filait dans les cieux comme un météore, raccourcissant de plus en plus la distance qui le séparait de la piste.
Le Falcon allait se poser.
On ne pouvait plus l’empêcher désormais.
1 SAFEE : Safer Aircraft in Future European Environment.
2 ILS : Instruments Landing System, système d'ondes radio permettant à un avion d'atterrir par mauvaise visibilité ou en atterrissage automatique.
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