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 L'océan escamotait le film de sable d'un coup de langue saline, engloutissant une frange de terre longue de plusieurs kilomètres en une poignée de secondes. Puis il se retirait, laissant sa pellicule humide sur les rivages atlantiques.
Dominant l'horizon, une tour de contrôle flanquée de plusieurs bâtiments sortait sa tête noire au-dessus du paysage plat. Une unique piste de décollage courrait à ses pieds. Les radars tournaient en silence sur son toit tandis que l'énorme œil de verre en dessous réfléchissait le soleil d'une après-midi de printemps en scrutant attentivement les cieux.
A l'intérieur, Franck Calmotte, une petite cinquantaine d'années, embrassait d'un geste ample tous les pupitres de contrôles et les ordinateurs, en nombre trop important pour la tour de contrôle d'un si petit aérodrome.
 - Je sais ce que vous allez me dire : pourquoi autant d'équipement informatique ? lança t-il, sûr de lui, à ses deux interlocuteurs.
Les deux hommes en face, costumes impeccables, hochèrent la tête. Ils faisaient partie du Conseil Régional et avaient été invités à découvrir la fameuse infrastructure aéroportuaire de R& T du Groupe SAFRAN dont tout le monde parlait depuis peu.
Calmotte poursuivit :
- Le «diagnostic à distance» est un service proposé par SAFRAN et qui consiste, pour faire simple, au suivi en temps réel des performances et anomalies éventuelles des réacteurs pendant le vol. Le système collecte un maximum de paramètres pendant le fonctionnement des moteurs et les transmet par VHF ou satellite et dresse l'état, évolutif de l'appareil en question : sa consommation de carburant, la vitesse de rotation du corps haute pression, la marge EGT (Exhaust Gaz Temperature)1 et ainsi de suite. Nous analysons ces données, le cas échéant nous proposons des solutions, prodiguons des conseils d'entretien, repérons des failles à venir, ou des pièces à changer à plus ou moins longue échéance, avant de transmettre ces données à nos clients : les compagnies aériennes.
En s'exprimant, Calmotte se frottait les mains, très fier d'une telle réussite technologique s'épanouissant sur leurs yeux.
- Les économies engendrées par nos clients sont colossales, d'où la réussite de ce service dont le cœur, le Centre de Support Clients (CSC), se trouve en région parisienne. C'est à la suite de ce succès que différentes antennes mondiales ont été ajoutées, dont la nôtre. Nous traitons les données en direct, les enregistrons, et les transmettons au CSC ensuite pour qu'elles soient dispatchées aux clients.
Les deux élus acquiescèrent de concert.
 Une jeune femme, la trentaine, de longs cheveux blonds sur un visage de porcelaine barré en son milieu par une paire de lunettes au design moderne, s'approcha de Calmotte.
Elle toussa dans son poing fermé pour attirer l'attention de son supérieur.
- Oui, Martine ?
- Je peux vous parler une minute monsieur ?
Calmotte fronça les sourcils et l'entraîna un peu à l'écart.
- Un problème ? demanda t-il.
- Je ne sais pas, monsieur. C'est un appareil que nous suivons depuis un long moment déjà. Il est passé sur notre zone il y a plusieurs heures pour s'éloigner au large où il a fait une immense boucle dans l'Atlantique avant de revenir. Il ne vol pas extrêmement haut, manœuvre beaucoup, changeant de cap régulièrement, et il est à présent en train de revenir.
- Et ? s'étonna Calmotte qui ne voyait pas en quoi il y avait source d'inquiétude.
- L'appareil est un Falcon, son système ACARS2 nous transmet des données, nous pouvons donc le suivre en direct pour un diagnostic à distance. Et toutes les mesures sont excellentes.
- Bon, et bien alors ?
- Alors, d'après moi il y a un problème avec les données. Elles sont trop bonnes, l'appareil ne se comporte pas comme il devrait. Surtout en ce qui concerne sa consommation de carburant, elle est bien trop inférieure à ce qui devrait être, surtout compte tenu des manœuvres incessantes de l'appareil. J'ai trouvé ça préoccupant, et je me suis livré à un petit calcul rapide d'après les données constructeurs et celles de vol dont je dispose. D'après moi le Falcon est presque à sec.

- Vous êtes sûre ? interrogea Calmotte sans masquer son scepticisme.
Il était plus enclin à croire en ses machines qu'en son personnel humain.
- J'ai refais les calculs trois fois, et j'ai demandé son avis à Yann, notre ingénieur, il connaît les Falcon, et il confirme qu'il y a un sérieux problème de consommation. Pour lui aussi l'avion qui approche nos côtes est quasiment à court de carburant malgré ce que peut dire l'ordinateur de bord.
Calmotte croisa les bras sur sa poitrine.
 - Vous êtes en train de me dire que le diagnostic à distance nous livre un résultat erroné ? C'est impossible. Notre équipement est parfaitement fiable.
- Oui, mais je me demande si le problème ne viendrait pas de l'appareil.
- Contactez le pilote, il y a sûrement une explication. Il devrait être en mesure de nous la donner.
Martine esquissa une légère grimace.
- C'est que… j'ai demandé à notre opérateur aérien de contacter l'avion pour demander au pilote ce qu'il en était. Silence radio. Impossible de les joindre, personne ne répond.
Elle hésita avant d'ajouter :
- Le Falcon sera bientôt sur nous, et il n'a toujours pas baissé d'altitude, je crois qu'il n'anticipe aucune manœuvre d'atterrissage. Pourtant, il doit être à sec. Il faut faire quelque chose.
- Et il ne répond pas ?
- Non.
Calmotte se passa une main sur le front. Là, les événements prenaient une tournure qu'il n'aimait pas. Le problème de carburant était en soi suffisant pour se soucier de cet avion, mais le mutisme du cockpit rendait la situation urgente.
Calmotte observa rapidement tous les ordinateurs autour de lui.
Il n'était pas sûr. Que se passait-il avec ce Falcon ?
- A quelle distance est-il ?
- Moins de cent nautiques.
L'idée qui venait de jaillir dans l'esprit de Franck Calmotte était saugrenue. Culottée même.
Mais si cela marchait, elle pouvait faire rejaillir sur lui et son service beaucoup de bonnes choses.
Que fallait-il faire ?
L'avion ne répondait pas. Il n'émettait aucune communication. Il volait en effectuant de nombreuses manœuvres, et ses ordinateurs de bord rendaient compte d'informations qui semblaient fausses.
Il fallait prendre une décision rapide.
Pas le temps d'en référer au Siège.
Calmotte hocha la tête.
Ils allaient faire poser le Falcon, il avait son idée.
En une seconde son regard devint perçant, il venait de balayer ses doutes. Il était l'homme de la situation.
- Martine, je vais avoir besoin de vous. Le Falcon va se poser chez nous.
- Nous ? Le faire poser ? Ici.. ?
- On s'alarme certainement pour rien, mais je préfère un excès de sécurité ! Ce Falcon sera sur notre tarmac dans quelques minutes, je sais comment faire.
Calmotte posa une main sur l'épaule de son analyste.
- Martine, si nous recevons les données transmises par cet appareil c'est qu'il est inscrit chez nous, qu'il fait partie de nos clients. Trouvez-moi d'où il vient, à qui il appartient.
- C'est comme si c'était fait.

Calmotte revint vers les deux conseillers régionaux.
- Messieurs, je suis navré mais je vais devoir vous offrir un café et vous faire patienter, les prévint-il en désignant un vieux sofa à l'entrée de la salle de contrôle.
D'un geste de tête il fit passer le message à une assistante qui se chargea aussitôt de leur apporter un gobelet fumant à chacun. Il sortit.
Martine resta bouche bée devant lui.

1 Mesure de température des gaz dans la turbine, qui conditionne le potentiel de durée de vie du moteur en service.
2 ACARS : Aircraft Communication, Addressing and Reporting System, système de transmission de données numériques entre l'avion en vol et le sol.
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